La Vie

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La cuisine, un tremplin pour femmes exilées à Bordeaux

En cette Journée internationale des droits des femmes, zoom sur l’entreprise d’insertion Marie Curry, qui aide immigrées et réfugiées à développer professionnellement leur activité culinaire.

Devant les fourneaux de Marie Curry, Ursula Médaille a le sourire. Ce midi, elle mitonne du poulet au lait de coco, au citron et au gingembre pour une quinzaine de convives. Depuis quelques années, cette cheffe centrafricaine d’origine guyanaise a réussi son pari : devenir cuisinière indépendante à Bordeaux, sa ville d’adoption.

Tout n’a pourtant pas été rose pour Ursula. Fuyant la guerre, elle a quitté la République centrafricaine à 18 ans. À Bordeaux, elle devient agent de sécurité à l’aéroport durant 10 ans, puis décide de prendre un nouveau départ, vers la cuisine. « En 2018, je venais de me séparer de mon mari, je m’occupais de mes quatre enfants, mais pour une fois j’ai décidé de me consacrer à ce que j’aime le plus : la cuisine », retrace fièrement la cheffe de 38 ans.

Une formation gratuite

« Avec l’aide de Dieu », poursuit Ursula Médaille, elle reçoit le même jour un message de Pôle Emploi, qui lui propose d’intégrer le CAP cuisine Des étoiles et des femmes, organisé à Bordeaux par l’entreprise d’insertion La Table de Cana, une formation gratuite pour les habitantes des quartiers prioritaires sans emploi. Une année d’études pendant laquelle Ursula se réveille à 5 heures le matin avant de déposer ses enfants chez ses parents pour aller suivre ses cours, et obtenir finalement son diplôme. « Le problème qui s’est posé ensuite, c’est que les heures de travail dans un restaurant ne sont pas compatibles pour une femme comme moi, avec enfants », regrette Ursula, qui, pour cette raison, a choisi de devenir cheffe à son compte.

Depuis deux ans, la cuisinière collabore avec l’entreprise Marie Curry, qui favorise, à travers la cuisine, l’insertion des femmes étrangères exilées à Bordeaux. L’objectif est de « les placer sur le devant de la scène, de leur offrir des opportunités en restauration et de leur permettre d’avancer dans leur insertion professionnelle », résume Sandrine Clément, la cofondatrice.

Valoriser le « matrimoine culinaire »

« Le milieu de la cuisine est particulièrement sexiste », juge Élise Thorel, l’autre dirigeante de Marie Curry. Selon elle, « 80 % des chefs sont des hommes, et les femmes occupent des postes peu valorisants en cuisine, alors qu’elles ont le savoir-faire ». Le duo de Marie Curry s’est donc donné pour mission de mettre en avant le « matrimoine culinaire » en faisant la promotion des talents de ces femmes. « La plupart des recettes des chefs trois étoiles proviennent de leur grand-mère et sont transmises par les femmes. C’est une mission d’égalité de donner des opportunités à celles qui en ont le moins », défend Élise Thorel.

Les deux fondatrices se sont rencontrées au Refugee Food Festival à Bordeaux, un événement au cours duquel des chefs accueillent des cuisinières et cuisiniers réfugiés qui mettent en avant leur gastronomie. Pour pérenniser cette démarche, elles ont lancé leur entreprise en 2020 et se sont rapidement entourées d’une dizaine de cuisinières exilées. Chaque semaine, ces femmes cuisinent dans le « labo » de Marie Curry, qui vend ensuite leurs créations à des particuliers et à des entreprises, cocktails ou plats à emporter aux influences tour à tour iraniennes, syriennes ou antillaises.

La cheffe iranienne Maryam Kamaney-Chirany régale ainsi les clients avec sa recette d’havij polo, un plat de riz aux carottes, servi saupoudré d’épine-vinette, un condiment au goût acidulé très utilisé dans son pays. « Ces femmes ont une connaissance avancée de leur gastronomie, qu’elles ont apprise dans leur famille, mais elles ne se rendent pas compte que c’est une richesse incroyable », s’enthousiasme Sandrine Clément.

Aujourd’hui, Marie Curry a même embauché un cuisinier chevronné pour soutenir ces cheffes. « J’essaie de leur donner quelques techniques culinaires, de leur rappeler les règles d’hygiène et d’ajuster avec elles leurs recettes aux goûts du moment », précise Florent Lasseran, ancien cuisinier d’un des restaurants des Sources de Caudalie, en Gironde.